Un matin
1989
Il est arrivé un matin sombre, quand j’ai ouvert le portail, j’ai vu un petit homme, le képi blanc qu’il tenait à deux mains se détachait dans la nuit finissante.
Ses yeux brillaient. Il ne bougeait pas comme s’il voulait matérialiser sa présence.
1963
Avant de partir, je serre très fort contre moi ce petit garçon blond, si fragile que l’on a peur de le casser. Il me demande où je vais. Je ne réponds pas. Il retourne à ses jeux.
1989
- Tu me reconnais ? -
Oui, bien sûr que je le reconnais. Je ne reconnais pas l’apparence physique, mais je suis assailli par ces liens qui relient deux êtres quel que soit leur parcours.
Il me paraît toujours aussi fragile, pourtant il me raconte les parachutistes, la Guyane, les opérations de guerre.
Il a sommeil. Il ne veut pas manger.
Il a dormi toute la journée.
Je l’ai raccompagné au train.
Je lui demande si je peux l’appeler. Il me précise qu’il a maintenant un autre nom et qu’il ne vaut mieux pas.
Le képi blanc sur la tête, il est monté dans le train sans se retourner.
J’ai pleuré longtemps dans ma voiture.
2007
Je ne sais pas où il vit.
Commencement 10
Hiver 2004.
Les murs gris de la chambre de la clinique où j’ ai dû être hospitalisé me renvoient irrémédiablement vers mon passé. Vers l’ enfant que j’ étais, mais aussi sur ce que je suis devenu. Que suis-je devenu ? Il m’ est impossible de répondre à cette question, sauf à répondre par la négative. La négation. Je suis dans la négation permanente de moi-même, des autres, je cherche des repères en même temps que je les rejette.
Ma vie depuis ces derniers mois s’ est repliée sur elle-même, éloignant de moi tout ce qui pourrait me rappeler le soleil. Des nuages gris, noirs et menaçants tournent en permanence dans ma tête. Je ne perçois plus la lumière où me semble-t-il vivent les autres sauf moi. J’ ai l’ impression qu’ ils m’ ont isolé et que je dois me battre. Que je suis seul à percevoir un monde qui m’ étouffe.
Nous sommes une cinquantaine, dans ce service, rigide, contrôlé par des infirmières psychiatriques plutôt revêches, mais je ne vois que mon cas. Pourtant, je côtoie tout au long de la journée, des personnes, hommes et femmes qui sûrement souffrent tout autant que moi, sûrement beaucoup plus pour certaines. La douleur psychique déforme le corps de certains. Les corps se déforment par les effets d’ une tension, d’ une difficulté de lire la vie. On dirait que les muscles se rétrécissent comme sous l’ action de flammes qui tordent le morceau de fer qui brûle.
Chacun s’ observe, chacun cherche dans l’ autre une issue. C’ est un regard à la fois égoïste et compréhensif car la maladie est là, palpable, nous baignons dedans. les locaux anciens, froids ajoutent à cette désespérance.
Certains n’ acceptent pas la maladie et crie à l’ injustice, pathétiquement ils cherchent à se démarquer, à donner le change. Mais la maladie transpire à chacun de leurs pores, alors ils se referment sur eux, moins ils auront de contacts et moins ils seront confrontés à ce qu’ ils rejettent.
La plupart sont seuls. Très peu de visite ou une de temps en temps qui ne fait que les perturber un peu plus, car les visiteurs, mal à l’ aise, ne savent comment se comporter. Ils tombent dans la banalité, alors que le malade est en recherche permanente de sensibilité, d’ écoute afin qu’ il puisse trouver un peu de secours. Alors après la visite, il se réfugie dans leur chambre et pleure.
Les pleurs. Les yeux rougis. L’ appel suprême du malade en clinique psychiatrique. Expression matérielle d’ une maladie qui ne se voit pas, qui peut être cachée et dont beaucoup souffrent sans soins, seuls, isolés parmi la foule.
Si je pleure, c’ est que je suis malheureux donc on va s’ occuper de moi. C’ est aussi simple que ça. Mais le personnel soignant n’ est pas dupe, ou ne veut pas comprendre, ou n’ a pas le temps, ou s’ est trop habitué à la souffrance alors l’ attente du malade est une fois de plus déçue et celui-ci redescend encore un cran plus bas pour les heures qui viennent. C’ est entre malades que l’ on peut trouver un peu de réconfort, mais il faut se méfier, car cette aide est peut-être un piège et c’ est le soutien qui en fait puise sa substance en celui qu’ il prétend aider.
A suivre….
Commencement 9
Le mois de septembre se termine et déjà l’ hiver chasse l’ automne petit à petit. Les arbres bordant la route défilent à toute allure. Assis à l’ arrière de la voiture, je n’ ai pas encore dit un mot de puis le départ. Que pourrais-je dire ? De quoi pourrais-je parler ? Je n’ ai pas encore repris mes esprits, tout est embrouillé dans ma pauvre tête. A l’ avant, le chauffeur discute avec son voisin, mais je n’ arrive pas à saisir le sens de leur conversation. Tout me semble loin et inaccessible.
Dans la poche arrière de mon pantalon, j’ ai un paquet de gitanes; j’ai envie de fumer, mais je n’ ose pas, j’ ai peur. J’ ai toujours peur et je calcule toujours mes gestes et mes paroles par crainte de mal faire ou de froisser.
Inexorablement la voiture avale les kilomètres et m’ emporte vers ce qui va être ma nouvelle vie.
- Tu ne dis rien ? me dit soudain le chauffeur par-dessus son épaule. Perdu dans mes pensées, cette grosse voix me surprend.
- C’ est que je n’ ai rien à dire.
Ma réponse est volontairement empreinte d’ agressivité, mais je m’ efforce d’ esquisser un sourire, malgré la tension de tout mon être.
Ce bref échange de paroles m’ a fait revenir à la réalité et la vue de l’ extérieur me distrait quelque peu. Nous sommes arrêtés par un passage à niveau, un train bondé de voyageurs défile sous mes yeux, tous ces gens vont eux aussi quelque part. Vont-ils eux aussi vers une destination qui décidera de leur avenir ? je ne sais pas, mais déjà les barrières se lèvent.
Je ne peux m’ empêcher de jeter un coup d’ oeil en arrière sur le train qui je le sais passera comme tous les jours devant la maison que je viens de quitter pour toujours. Depuis une heure, maintenant je ne fais plus partie de cette maison, je suis monté dans la voiture et à partir de cet instant ma nouvelle vie a commencé. J’ ai fait des adieux symboliques à mes parents, il le fallait bien parce que ça se fait. Je sais très bien que je ne les reverrai plus, mais je n’ éprouve aucune peine. Ai-je l’ espoir de les revoir un jour ? ils ont voulu mon départ et déjà une distance s’ est installée. J’ ai embrassé mes frères et soeurs qui ne comprenaient pas ce qui se passait, en particulier le plus petit qui plus tard subira le même sort que moi, mais ne s’ en remettra pas.
Les deux types, devant moi discutent sans arrêt, ils rient même parfois. La voiture cahote sur les routes sinueuses de la montagne vosgienne, nous traversons un petit village, les enfants sortent de l’ école.
De nouveau je pense à mes cigarettes, le stylo que j’ avais entre les mains est maintenant en morceaux et mes doigts sont maculés d’ encre.
Devant le passager, en fait je n’ avais pas remarqué qu’ il devait être de mon âge ne dit plus rien, il est plus décontracté que moi, mais je peux sentir chez lui aussi une certaine incertitude, une attente de l’ inconnu.
je ne connais pas la région dans laquelle nous arrivons, mais quelque chose me dit que nous approchons. Dans le ciel, de gros nuages noirs se bousculent et quelques grosses gouttes s’ écrasent sur le pare-brise, ce qui ne fait qu’ accentuer mon désarroi. Je suis au bords des larmes. où suis-je ? Est-ce possible ? J’ arrive à contenir mes larmes avec peine. l’ image de ma petite soeur plane un instant devant mes yeux embués, une larme s’ échappe, je l’ essuie rapidement, je ne veux pas que mes compagnons de voyage s’ en aperçoivent.
Saura-t-elle plus tard qu’ elle a un grand frère ? Je me sens tout à coup fautif. peut-être aurais-je dû avoir un autre comportement ?
Je réalise brusquement comme si je n’ y avais jamais cru que j’ allais désormais devoir vivre seul. Que toutes les menaces dont j’ ai été l’ objet se sont concrétisées. Peut-être qu’ au fond de mon subconscient n’ avais-je souhaité que cela.
Je me sens oppressé et au bord de la panique.
Commencement 8
Tout comme les animaux, un enfant doit se trouver un refuge, il doit se donner la possibilité de se retrancher derrière des barrières imaginaires. La survie est la plus forte et aide en cas de défaillance des repères indispensables a se forger un regard, une manière de vivre permettant d’ attendre éventuellement un retour à ce qu’ il croit la normalité.
Ce père avait créé en moi un doute proche du rejet de l’ adulte, en tout cas l’ inaudibilité de son discours. Cela a été valable également à l’ école. Je me suis petit à petit dirigé vers une forme d’ autisme. Ma réponse fût le silence. Plus un mot. Plus une parole. Je n’ avais pas besoin de faire des efforts pour cela, les mots ne venaient pas, ils se révoltaient avec moi. Et je me suis très vite rendu compte que cette attitude représentait effectivement une arme bien plus efficace que les vociférations de mon père.
Dès l’ entrée dans la maison, je me refermais, m’ isolais, évitais le plus possible le contact, ce qui a eu le don de provoquer au départ une interrogation chez cet homme fruste qui ne connaissait que la brutalité et se sentait désarmé face au silence. Il lui fallait des réponses pour alimenter sa paranoïa. Que faire face à quelqu’un qui ne dit rien, qui plus est face à son fils de 14 ans qui le regarde, le regard vide, la bouche irrémédiablement fermée ? Je ne laissais pas paraître mon sentiment de puissance, mais je m’ en imprégnais, il constituait ce qui motivait mon désir de continuer à vivre. Je m’ attendais à ce qu’ il gravisse un cran dans la violence et qu’ il m’ agresse physiquement, ce qui ne tarda pas. Désarmé, la réponse de cet homme fût la violence. La violence que je redoutais, mais qui m’ indiquait que je lui étais supérieur.
Je reçus donc des coups, des projectiles divers comme un pot de moutarde qui explosa et se répandît dans toute la cuisine. Une autre fois et ce fût le paroxysme, il essaya de m’ étrangler de ses grosses mains calleuses, en tentant de m’ échapper, j’ ai déraper et mon bras à traverser une porte vitrée découpant mon avant bras sur toute la longueur.
La famille terrorisée assistait à toutes ces scènes, se réfugiant dans un coin de la pièce, attendant que l’ orage passe.
C’ est alors que peu à peu, l’ idée de mon départ de la maison fût abordée. Mais la façon dont ils ( mes parents ) ont préparé mon départ reste toujours moi le comble de la lâcheté. Je veux dire par là, qu’ ils n’ ont pas voulu assumer cette situation et ils ont utilisés divers moyens dont en particulier la consultation d’ un psychiatre, nous sommes au début des années soixante et une consultation chez un psy n’ était pas à la mode, c’ est dire s’ il voulait absolument une caution pour m’ éliminer de leur vie. Chez ce spécialiste, ils m’ accusèrent de boire ! Je ne m’ y attendais pas ! J’ avais 14 ans !
A suivre…
Commencement 7
J’ ai ressenti au plus profond de moi, dès ma plus tendre enfance les ondes provenant de mon entourage, ondes qui affectaient directement ma personnalité et me menaient vers un chemin inconnu. le milieu familial peu propice à m’ éclairer, à m’ aider à déchiffrer ce mystère a très vite été l’ objet de ma part d’ un rejet espérant trouver un ailleurs plus accueillant. mais , je me suis rendu compte que l’ ailleurs n’ était pas le refuge tant espéré, que sans armes naturelles je serais vulnérable.
L’ adolescence, le monde merveilleux et cruel de l’ adolescence m’ a entraîné dans une spirale sans fin, ballottant mon pauvre corps tel un navire dans la tempête .
C’ est dans ce tumulte que j’ ai commencé à poser des mots, espérant traduire mon mal-être sur du papier. Espérant fixer, arrimer toutes mes pensées.
Écrit du 10 janvier 2007
Il lui arrive souvent de faire preuve de naïveté, de croire que tout va s’arranger, que les vautours disparaîtront, que les exploiteurs se convertiront en de charmants personnages bonhommes, à l’écoute des autres. Il lui arrive souvent de lutter contre un sentiment “victimaire ” pour se transformer en requin écrasant ses voisins.
Il lui est difficile de se situer entre la naïveté ( confiance absolue ) et la nécessité d’être assez fort pour affronter les difficultés, laquelle l’entraîne dans la défiance, dans l’appriori.
La soif d’être en phase le plonge souvent dans des malentendus qui le ravagent.
L’utopie l’enlace comme une maîtresse envahissante qu’il rejette tout en goûtant ses délices. Il cherche le regard approbateur, prometteur de fusion. Il guette la parole libératrice par laquelle, il avancera dans la joie.
Il veut donner, se donner, espérant un retour qui n’arrive pas , car il ne discerne pas quand il faut donner et quand il ne faut pas donner. Il se fourvoie, le don n’est pas porteur de retour. le don doit se faire dans la force et non dans l’inquiètude, la faiblesse.
Le temps, les années se font attendrent, pour lui apporter le recul qui lui permettrait de calmer son coeur, de se libérer, d’ouvrir ses ailes à ceux qu’il aime.
Se rendre accessible, pour, lui est source de conflits intérieurs dont l’issue est toujours le repli sur lui-même, espérant pour une autre fois, un sursaut salutaire.
Son besoin de reconnaissance est un puits sans fond, son corps s’use à force d’exposer son âme sans retenue, quitte à l’entrainer à la dérive.
L’enfermement et les larmes sont ses refuges, mais aussi ses appels. Ses cris restent dans sa gorge et l’étouffent, jusqu’à l’effrondrement. Pourtant il est aimé, respecté, tout est à sa portée, il n’a qu’à se servir. On lui dit que la vie s’ouvre à lui, il lui faut la saisir sans retenue.
Commencement 6
Qui était-il cet homme ? Quelle était cette déchirure qui l’ entraînait dans une violence incontrôlée, terrorisant toute sa famille. J’ avais très tôt perçu chez lui son malaise de ne pas être une référence pour ces enfants. Cette perception pourrait être la seule circonstance atténuante que je pourrais lui accorder. je me suis rendu compte plus tard que nombre de parents n’ arrivent jamais à entrer dans leur rôle et cela provoque chez eux un tel désarroi qu’ ils se réfugient dans le rejet de leurs propres enfants et de leur famille en général.
L ‘inconstance de mon père, ses attitudes incompréhensibles lui revenaient comme un reflet dans un miroir. Il était prisonnier de filets dont il ne pouvait plus se dégager faisant de nous des victimes expiatoires. En tant qu’ aîné de la famille, j’ étais sa principale cible. Et dès que je fûs assez grand pour m’ en rendre compte, je mis toutes mes forces pour me créer une carapace suffisamment épaisse pour supporter ses nombreuses vexations ou les aventures dans lesquelles il m’ entraînait.
Très vite la honte fit partie de mon univers. Il avait réussi à ancrer en moi un sentiment de culpabilité dont je souffre encore aujourd’hui. Je sais maintenant que ce sentiment se retrouve dans toute les situations où l’ on est victime de manipulateur.
J’ ai très vite également ressenti ce sentiment que je ne faisais pas partie de cet univers et tout au long des années qui suivirent j’ ai tout fait pour échapper à ce milieu avec plus ou moins de bonheur. je ne peux encore aujourd’hui regarder une photo de cet homme, il en est de même pour mes soeurs.
A suivre
Commencement 5
Ecrit du 5 janvier 2007
Il faisait si beau ce jour là. C’était en hiver , la montagne était givrée imposant un silence presque religieux. Seul, le bruissement du ruisseau venait troubler la sérénité de l’instant. La petite route s’enfonçant dans la sombre forêt de sapins était recouverte d’une fine couche de neige, glissante.
Chaudement vêtu, j’avais éprouvé l’envie de sentir cet air vif qui brûle les joues et les oreilles. Je vivais depuis peu à cet endroit. J’habitais un presbytère tenu par un prêtre que l’on dirait aujourd’hui traditionaliste, avec la soutane et le chapeau; c’était devenu mon nouvel univers depuis que, quelques mois auparavant mes parents, m’avaient éloigné d’eux.
J’avais ressenti un réel soulagement à l’idée de savoir que je n’aurais plus à supporter les sautes d’humeur d’un père instable, oppressant toute la famille par une sorte de paranoïa. Cependant, je dois avouer que malgré ce sentiment de liberté souhaité par mon jeune âge, j’éprouvais souvent une solitude proche de l’angoisse et il me fallait me réfugier dans l’isolement et le silence.
J’étais donc dans cet état quand, derrière moi, j’entendis le bruit d’une voiture, j’utilise sciemment le mot bruit car il brisait littéralement le silence de cet endroit de la campagne vosgienne. Continuant mon chemin, j’ai entendu la voiture ralentir et tourner dans la cour du presbytère.
Il ne me fallu pas longtemps, pour reconnaître la voix de mon père, mes jambes se mirent à trembler et sans me retourner, j’ai accélérer le pas; il était insoutenable, pour moi de me retrouver face à cet homme que j’avais rayé de ma vie. En une seconde, rien qu’avec sa voix, il m’avait ramené à mes angoisses, à mon désarroi de n’être pas assez fort pour m’opposer à cet homme.
Bifurquant, je suis entré dans la forêt, apparemment, il ne m’avait pas reconnu. Assis contre un sapin, je suis resté assis, sans bouger, transis de froid et de peur pendant plus d’ une heure tandis qu’au loin, je distinguais mon père et ma mère en discussion avec le prêtre.
Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je le voyais. Il est mort d’un cancer à 57 ans, seul.
Il avait créé le vide autour de lui, sa femme, mes soeurs, mon frère étaient partis pour retrouver un peu de calme. Il ne sait pas le mal qu’il a fait.
Par la suite, j’ai tout fait pour que mes enfants ne subissent pas le traumatisme qu’à l’heure actuelle, je ressens encore.
Commencement 4
Une autre fois, il s’est mis en tête de fabriquer des parpaings.
Il faut noter que je devais à chaque nouvelle initiative, participer à sa lubie. Il avait en quelque sorte besoin d’une caution pour se crédibiliser. Je n’ai jamais été un manuel, je ne le serai probablement jamais et ces travaux me coûtaient énormément en termes de contraintes.
Il a donc fallu construire des moules à l’aide de planches trouvées par-ci par-là et à l’aide d’une pelle faire du ciment à longueur de journée.Ces parpaings étaient ensuite entreposés dans la grange où ils sont restés des années. Quand j’ai quitté la maison, ils étaient toujours là.
Un jour il acheta un camion, en piteux état, pensant faire des transports, mais le camion resta là, devant la maison pendant des mois.
Un autre jour, il mit en tête d’acheter une scie circulaire afin de proposer ses services chez les particuliers. Ce qui en soit n’était pas une mauvaise idée, mais à l’époque ce marché était déjà bien fourni et il ne trouva que quelques clients compatissants. Et la scie rejoignît les parpaings pour un repos bien mérité !
Il achetait toujours des voitures à bout de souffle, ses moyens ne lui permettant pas d’investir dans une voiture neuve, pas plus d’ailleurs que dans une vieille voiture et avec le recul je me demande encore comment il finançait cette dépense, sûrement au prix du sacrifice du confort quotidien du foyer.Pour que ces voitures roulent quelques kilomètres, il fallait entreprendre des travaux de mécanique importants, discipline qu’il ne maîtrisait absolument pas. Et une fois de plus je devais l’accompagner, parfois des nuits entières. Il se lançait dans le démontage complet du moteur et je devais pendant ce temps, l’éclairer à l’aide d’une lampe électrique, me faisant houspiller chaque fois que le trait de lumière déviait.
Le sommet fût la gérance d’un cinéma.Je rappelle que nous sommes dans le début des années soixante, et le moindre petit village avait encore un cinéma, voire deux. Les propriétaires de ces cinémas recherchaient des gérants et je ne sais par quel hasard de rencontre, mon père se retrouva à la tête du cinéma Rex.Il prît son rôle au sérieux, il ressentait cette mission comme une ascension sociale. Il était responsable des entrées, de la vente des bonbons à l’entracte et surtout du bon déroulement des séances. Et c’est dans ce dernier point qu’il pût donner toute sa démesure.Donner un semblant de pouvoir à une telle personnalité ne pouvait qu’aboutir à des conflits. Il agressait les spectateurs au moindre murmure. Il passait dans les rangs de la salle comme s’il surveillait une salle de classe. Mais les spectateurs n’étaient pas à l’image de sa famille des victimes soumises, ils se rebiffaient et c’était nouveau pour lui. Il y eut des bagarres, des insultes au point que le propriétaire mit très vite fin à cette collaboration.
Cela eût tout de même un côté positif car j’ai pu, pendant ces quelques mois voir gratuitement de nombreux films ! A suivre…
Commencement 3
Je me souviendrai toujours de la terreur qu’il provoquait chez moi.
Sa personne me faisait peur. Ses yeux, ses mains, sa voix étaient une menace constante.
Mais surtout ce qui était le plus inquiétant c’est l’incertitude sadique dans laquelle il plongeait toute la famille. Allait-il avoir un comportement ” normal ” ou l’explosion allait-elle intervenir ?Cette inquiétude nous paralysait et cela avait le don de l’énerver. Ce qu’il lisait dans nos yeux effrayés le renvoyait à son comportement.
Je me souviens d’un jour d’anniversaire où en file indienne nous lui apportions nos petits cadeaux et où soudain il est entré dans une colère dévastatrice.
Involontairement nous avions sûrement fait appel à une faille dans son cerveau.Il se mit à détruire tous nos cadeaux, à insulter ma mère, et faire le vide autour de lui. Quelle était cette force qui le poussait à s’autodétruire, à s’isoler affectivement ?
Cet homme était composé d’innombrables facettes. Il pouvait être comique, d’ailleurs pour l’extérieur il passait pour le bon « copain » le boute-en-train » et sa compagnie était recherchée.Cette contradiction est souvent la règle chez ce genre d’individu, ils savent donner le change, ce qui isole davantage les victimes, car il est difficile d’entamer la perception extérieure de ces sadiques.
Il pouvait rentrer du travail de bonne humeur et improviser un spectacle ou faire des imitations, sans parler de la musique qu’il jouait d’instinct que ce soit avec un instrument ou avec des verres ou des cuillères ou encore avec un peigne et une feuille de cigarette.
Une autre facette caractéristique de son personnage était qu’il se lançait dans des initiatives complètement loufoques ou démesurées et ce sans aucune préparation. Dans l’heure il mettait son projet en route.
C‘est ainsi qu’un jour il décida de faire naître des poussins dans des couveuses.Il n’avait aucune notion, même de base et de toute façon il n’aurait écouté aucun conseil. Il se mît à construire de bric et de broc des couveuses qu’il répartit dans toute la maison y compris dans les chambres. Avec pour résultat que dès l’éclosion des poussins une odeur épouvantable se répandait dans toute la maison.Il n’avait pas non plus prévu la manière dont il commercialiserait ces poussins. Il les proposait à toutes ses connaissances comme si tout le monde allait s’encombrer de poussins !
Un jour même il roula jusqu’en Haute-Saône, c’est à dire à 120 km avec un carton de six poussins pour les proposer à un couple dont il connaissait le mari pour avoir fait son service militaire avec lui. Je me souviens encore de la tête de ces personnes qui, polies ont déclinées l’offre et nous sommes repartis, tard dans la nuit avec nos six poussins.
Cela dura quelques mois, puis l’idée s’est éteinte comme si elle n’avait jamais existée.
A suivre…










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